Zebedee Nungak, un demi-siècle après la Convention de la Baie-James*

François Bellemare1Sous le titre Série journalistique Nunavik 1975-2025, évoquant le 50e anniversaire de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (dont sont issues les instances du Nunavik), l’auteur publie depuis octobre 2024 et dans une demi-douzaine de médias participants une série sur cette région au Grand Nord du Québec, basée sur une trentaine d’entrevues exclusives. Il a bénéficié d’une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).

* Ce texte est tiré d’une entrevue accordée en anglais à l’auteur par M. Nungak à son domicile de Kangirsuk en octobre 2024, au cours de laquelle ont été faites de nombreuses références à son livre (Nungak 2019) dont certaines citations sont reproduites ici.

Figure 1
Kangirsuk (en inuktitut : la baie) est effectivement logé sur une baie secondaire, à l’Ouest de la grande baie d’Ungava
(Source : Bellemare 2024b)

Lorsque le gouvernement québécois a contacté Zebedee Nungak en 2017 pour lui offrir de devenir Chevalier de l’Ordre du Québec, sa première réaction a été de refuser : « Manquent-ils d’intelligence à ce point ? Me décorer, moi qui, de toute ma vie, n’ai jamais formulé un seul commentaire positif sur le Québec ?

« Ce n’est que 5-6 jours plus tard que j’ai réévalué ma position. C’est après que Charlie Watt2Fondateur de l’Association des Inuits du Nord du Québec (AINQ), alliée aux Cris dès l’annonce des projets hydroélectriques dans le bassin de la baie James, et à laquelle s’est joint le jeune Zebedee Nungak, alors âgé d’à peine 21 ans. m’eut appelé (pour faire suite à une demande du premier ministre Couillard) pour me convaincre d’accepter et d’en profiter pour répéter mes convictions. J’avoue qu’en nous recevant à Québec, les autorités nous ont traités comme des rois, ma femme et moi. Tout comme les autres personnes – des inventeurs, des sommités dans différents domaines – qui recevaient le même honneur cette année-là. J’en suis encore surpris! »

Outre la différence notoire de tempérament entre ces deux leaders historiques de l’Inuitie3Peu courant au Québec, le terme Inuitie est pourtant la traduction la plus proche du terme inuktitut Inuit Nunangat, utilisé par les Inuits du Canada pour nommer leur société et l’ensemble des territoires qu’elle recouvre., l’anecdote dépeint, d’une part, l’entrelacement peu banal de deux approches (vindicative/diplomatique) pratiquées en alternance par les Inuits dans leurs rapports avec les institutions et entreprises du sud du Québec. Elle évoque d’autre part la contradiction apparente émanant de la personnalité de Nungak : loin de le disqualifier aux yeux de ses interlocuteurs, son ton toujours pugnace, souvent excessif (qu’illustre le titre pamphlétaire de son livre) lui vaut finalement une estime qui le déconcerte lui-même. En me recevant dans son domicile de Kangirsuk (voir fig. 1), il m’avertit : « Soyons brefs; je n’ai que vingt minutes à consacrer à cette entrevue! » Entrevue qui s’étendra pourtant sur plus de deux heures…

La « génération scolaire » à la charnière entre deux époques

Figure 2
Zebedee Nungak le jour de l’entrevue, dans sa résidence de Kangirsuk le 9 octobre 2024
(Photo de François Bellemare)

Né en 1951 dans le campement saisonnier de Saputiligait, près de Puvirnituq (baie d’Hudson), Zebedee Nungak fait partie de cette génération charnière d’Inuits qui incarne le passage de la vie d’antan à la société moderne d’aujourd’hui. Suivant le mode semi-nomade qui était alors encore celui de la majorité des familles de la région, les enfants naissaient alors sous la tente familiale – ou en iglou, durant l’hiver. Alternant avec leur famille entre campements d’été et d’hiver, ces jeunes ont ensuite constitué les premières cohortes à la scolarité assez avancée pour maîtriser à la fois l’inuktitut et l’anglais.

C’était l’époque des « écoles fédérales » (voir Lévesque, Jubinville et Rodon 2016) qui n’enseignaient que dans cette langue, interdisant l’inuktitut (au besoin, à coup de règle sur les doigts) et ignorant complètement le français4D’autres interlocuteurs de cette même série journalistique (Tommy Annanack, maire de Tasiujaq et David Annanack, maire de Kangiqsualujjuaq) ont témoigné, dans d’autres entrevues de cette série, de ces deux derniers aspects de l’enseignement dans les écoles fédérales au Nunavik.. « Bien que tout le Nunavik actuel fasse partie du Québec depuis 1912, nous n’avons pas vraiment été en contact avec les responsables francophones avant 1964. » « C’est pourquoi cette génération scolaire, dont je fais partie, est devenue parfaitement bilingue; mais en aucun cas trilingue. Les Inuits parlant français constituent un phénomène plus récent », spécifie-t-il.

L’histoire politique Québec-Canada en porte-à-faux avec les enjeux autochtones

Figure 3
Les frontières en 1867, lors de la création de la confédération canadienne, réunissant quatre provinces. Outre trois autres colonies britanniques (C.-B./I.P.É./T-N.), le reste n’a pas le statut de « colonies »
(Source : Canadian Geografic)

Figure 4
Trois ans plus tard, à partir de l’ancien Territoire du Nord-Ouest et de la Terre de Rupert, sont créées les nouvelles entités juridiques des Territoires du Nord-Ouest et du Manitoba
(Source : Université d’Ottawa/Wikipedia Commons)

La compréhension des rapports entre le Québec et les nations autochtones ne saurait éviter la perspective sur le temps long. Après trois siècles de relations directes (bonnes ou mauvaises) débutées dès ce qu’on appellera plus tard « la période de contact » (donc à partir de 1534, et peut-être plus anciennement), la défaite militaire des Patriotes en 1840 marque une rupture historique. À partir de cette date et pour les douze prochaines décennies, le pouvoir anglophone a désormais le plein contrôle des Affaires indiennes, dont les enjeux se trouveront souvent voilés par les éternelles rivalités Québec-Canada5Bien que les Inuits n’aient eu alors pratiquement aucune relation avec la société francophone du Bas-Canada, ils en seront indirectement impactés par la proximité politique entre leur situation et ce qui est alors appelé les Affaires indiennes..

La personnalité de notre interlocuteur affiche plus d’un paradoxe, entre autres celui de combiner une animosité nourrie envers le nationalisme québécois à une connaissance sur le bout de ses doigts des mille et un détails de notre Histoire, à certains égards commune, qu’il égrène en un argumentaire précis. « Il est malheureux que la défense des intérêts des Inuits du Québec soit souvent interprétée comme un parti-pris anti-Québec » (Nungak 2019 : 178).

« Mais il faut rappeler certains faits : avant la confédération de 1867, les quatre composantes initiales (Haut-et Bas-Canada6Bien que ces deux entités, établies en 1791, aient été dissoutes dans le Canada-Uni par l’Acte d’Union de 1840, les législateurs de la période pré-confédérale (1840-1867) ont continué d’employer les appellations Bas-Canada pour le futur Québec et Haut-Canada pour la future Ontario (Source : « Canada-Est, Canada-Ouest », Encyclopédie du parlementarisme québécois, Assemblée nationale du Québec, 19 janvier 2015)., Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse) ne couvraient approximativement que 10 % du territoire actuel du Canada. » Effectivement, mis à part Terre-Neuve et l’Île-du Prince-Édouard à l’est et la Colombie-Britannique sur la côte ouest, le reste du territoire n’était pas juridiquement constitué en « colonies », mais faisait plutôt l’objet de privilèges octroyés par la couronne britannique à des entreprises privées. Le cas le plus connu est celui de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), dont le monopole commercial a débuté dès 1670. Cette immense contrée fut pendant deux siècles (1670-1870) connue des Occidentaux comme la Terre de Rupert, que la Grande-Bretagne transféra en 1869-70 au nouveau Dominion du Canada. Elle est alors regroupée avec l’ancien Territoire du Nord-Ouest sous l’appellation désormais plurielle de Territoires du Nord-Ouest.

Priorisant le développement du commerce et de l’industrie (via l’extension du transport ferroviaire jusqu’au Pacifique), le gouvernement fédéral n’avait pas vocation à gouverner directement les nouvelles acquisitions territoriales. Comme dans le cas des États-Unis (ou d’autres États fédéraux des Amériques : Mexique, Brésil, Argentine), la logique confédérative en destinait le transfert vers les provinces – quitte à en créer de nouvelles, chacune avec son propre parlement, son propre gouvernement, ses propres lois. Le principe était que seules les entités peu peuplées restaient sous administration fédérale.

Le territoire de plusieurs provinces créé à partir des T.N.O.

Figure 5
Carte de 1898, indiquant l’extension vers le nord de trois provinces, et la création du Yukon. Quatorze ans plus tard, le district d’Ungava (portion nord du Québec, ici en bleu) lui sera à son tour transféré des Territoires du Nord-Ouest par la loi de 1912
(Source : L’Encyclopédie canadienne)

C’est ainsi que la superficie totale des trois provinces des Prairies est issue du démembrement progressif de différents districts des Territoires du Nord-Ouest7De façon formelle, le transfert au dominion du Canada de la Terre de Rupert (en anglais : Rupert Land) et de l’ancien Territoire du Nord-Ouest (North-Western Territory) a donné lieu en 1870 à l’établissement simultané du Manitoba sur une petite superficie, et des Territoires du Nord-Ouest sur tout le reste., tout comme le nord de l’Ontario et du Québec. Dans ce dernier cas, cela s’est fait en deux temps : intégration de l’Abitibi en 1898; puis en 1912, transfert de l’immense district de l’Ungava au gouvernement québécois, alors dirigé par Lomer Gouin.

Soulignant que l’Ontario avait elle-même vu son territoire étendu vers le nord dès 1874, Gouin en avait fait un argument politique pendant plusieurs années, alors qu’il décrivait ce « vaste territoire avec ses centaines de milliers de milles carrés, ses ressources minières incalculables, ses richesses de toutes sortes et ses immenses possibilités de développement ». Il faisait bien peu de cas des habitants des lieux : Cris, Inuits et Naskapis – tout comme, d’ailleurs, les autres titulaires fédéraux ou provinciaux face aux autres nations autochtones.

Tout le territoire du futur Nunavik a été placé sous l’autorité du gouvernement provincial. À ce titre, il aurait fallu que Québec commence immédiatement à établir celle-ci sans se soucier des exigences et empêchements venant du gouvernement fédéral (Nungak 2019 : 37).

Zebedee rappelle que ce manque de considération culmina dans les années 1930 lorsqu’une famine menaça les familles inuites dans ce qu’on appelait alors le Nouveau-Québec. Les comptoirs de la CBH leur ayant fourni de la nourriture en exigèrent le remboursement au gouvernement québécois. Le premier ministre Duplessis arguait que « les Indiens » étaient sous la responsabilité du fédéral – ce qui était exact – tandis que son homologue canadien répondait que les Inuits n’étaient pas régis par la Loi sur les Indiens – ce qui était aussi vrai. Ce litige, qui se transporta aux tribunaux8Jusqu’à la décision de la Cour suprême (Eskimo decision, 1939), qui a imputé la responsabilité au gouvernement fédéral., allongea de plusieurs décennies la distanciation sociale et culturelle des Inuits et le Québec français – tout en révélant une flagrante contradiction avec la doctrine duplessiste de rapatrier le maximum de champs de gouvernance vers l’État québécois.

Vers un rétablissement de la relation Québec/nations autochtones

La situation n’évoluera qu’après 1960, avec l’élection des libéraux de Jean Lesage. L’Histoire se souvient de cette époque dite de la Révolution tranquille, qui dotera le Québec d’institutions modernes. Mais elle en omet souvent un élément notable dans l’évolution des relations avec les Autochtones : au début des années 1950, Lesage, alors jeune député à Ottawa sous le premier ministre fédéral Louis Saint-Laurent, devient titulaire du ministère des Ressources naturelles à l’automne 1953. Il le transforme en ministère du Nord et des Ressources, à partir duquel il entreprend un rattrapage des services scolaires dans les Territoires du Nord-Ouest, alors sous la tutelle fédérale de façon encore plus serrée qu’aujourd’hui9La gouvernance territoriale n’a été déplacée d’Ottawa à Yellowknife qu’en 1967; et n’est entièrement composée de résidents élus que depuis 1983..

Bien qu’il ne s’attaque pas à corriger les actions négatives antérieures10On peut mentionner ici l’interdiction de l’inuktitut dans les écoles fédérales dans les années 1950, puis la délocalisation des familles d’Inukjuak vers le Haut-Arctique en août1953, survenue juste avant la nomination de J. Lesage au ministère., il réussit néanmoins à augmenter de beaucoup la scolarisation dans les Territoires du Nord-Ouest. Au même moment, le futur Nunavik, sous administration québécoise, stagnait sur plusieurs plans : services scolaires et de santé, communications (téléphone, aéroports). « Les Inuits auraient dû avoir droit aux services gouvernementaux québécois – logement, santé, éducation, communications – dès l’intégration territoriale de 1912. Pourquoi avoir dû attendre plus de 50 ans, jusqu’en 1964, pour qu’on commence seulement à s’intéresser à nous ? », martèle Zebedee.

Le nord du Québec, appelé Arctique québécois par le gouvernement fédéral, était l’incarnation même du trou perdu. Rien d’important, ni aux yeux du provincial ni à ceux du fédéral, ne s’y était jamais produit (Nungak 2019 : 54).

Les choses ont commencé à changer lorsque Lesage, déjà au fait de la situation en Arctique, confia la responsabilité du Grand Nord à un autre futur premier ministre : son flamboyant ministre des Ressources naturelles, René Lévesque, qui, en 1963, met en place la Direction générale du Nouveau-Québec (DGNQ).

Cette nouvelle bureaucratie provinciale a commencé à verser des allocations familiales, de l’aide sociale et bien d’autres choses. Le dédoublement stupide des services gouvernementaux […] s’est poursuivi durant environ une décennie (Nungak 2019 : 29).

Figure 6
Zebedee Nungak adolescent, pendant ses études à Ottawa (tiré du documentaire The Experimental Eskimos)
(Source : Greenwald 2009)

La DGNQ initie des classes maternelles en inuktitut, jalons du premier réseau scolaire public en langue autochtone de toutes les Amériques, sous l’égide de la Commission scolaire du Nouveau-Québec (CSNQ). « La CSNQ offrait une nouveauté unique : l’enseignement en inuttitut11On notera dans ce texte la nuance entre l’orthographe inuktitut employée dans la narration (et qui est la norme au Québec) et la variante inutittut, promue par Z. Nungak et utilisée dans son livre – et que nous avons conservée dans les extraits tirés de cet ouvrage. par des professeurs inuits. Au moins, il y a eu ce bon coup parmi de nombreux ratés. » (Nungak 2019 : 30)

C’est l’époque où le jeune Nungak sera lui-même envoyé à Ottawa pour y poursuivre des études supérieures, en compagnie d’autres inuits (Peter Ittinuar, Eric Tagoona), tous recrutés parmi les élèves les plus brillants. Vantée comme un programme destiné à dynamiser l’émergence de leaders autochtones, cette initiative se révéla trente ans plus tard comme ayant également servi d’expérience secrète sur… les réactions d’adolescents déracinés de leur milieu – et qui fit l’objet en 2009 du documentaire Experimental Eskimos.

Le développement très lent de la CSNQ (faiblesse des budgets, manque de personnel, de matériel pédagogique) ne peut être compris séparément des permanentes luttes de pouvoir du Québec avec le Canada anglais : ce n’est qu’en 1975 que la Commission scolaire du Nouveau-Québec (la future C. S. Kativik) réussira à absorber les dernières écoles fédérales. Ce développement (ou plus exactement : ce rattrapage) des services en milieu autochtone coïncide avec la volonté québécoise de rétablir les relations directes suspendues depuis 125 ans – ce qui n’exclut nullement les erreurs à venir du gouvernement québécois dans ce champ.

Les projets hydro-électriques à la Baie-James

En avril 1971, quand le [nouveau] premier ministre du Québec, Robert Bourassa […] se lançait dans la construction de toute une série de barrages à la Baie-James, il a appelé ça le projet du siècle. Pour lui […] la grandeur de l’entreprise était digne de descriptions bibliques. Les Cris de la Baie-James, dont le territoire était concerné, n’avaient même pas été avisés. Il n’y avait pas eu d’audiences publiques (Nungak 2019 : 51).

L’éloquence de Nungak dans les deux langues, sa vision politique autant qu’un naturel talent d’acteur le mobiliseront alors qu’il n’a même pas encore 21 ans. « À l’annonce du mégaprojet à la baie James en 1971, Charlie Watt a entrepris la fondation de l’Association des Inuits du Nord du Québec (AINQ). » Après une première réunion à Puvirnituq, les leaders inuits se retrouvent à Kuujjuaq.

À l’époque, j’étais employé du fédéral […] à Kuujjuaraapik12Autre subtilité orthographique : le nom de ce village du Nunavik s’écrit soit avec un seul « a », soit avec deux (comme le fait ici M. Nungak).. Je ne me rappelle pas comment j’ai fait pour « me retrouver là par hasard », mais j’étais déterminé à assister à la réunion. Je voulais voir l’Histoire en marche. J’avais réussi à me trouver au bon endroit au bon moment! (Ibid. : 63) […] Ce que nous voulions, c’est que les Inuits fassent entendre leur voix et qu’ils prennent leur place dans le contexte plus large de la province et du pays dans lequel ils vivaient. Nous ne voulions plus être de simples pions dans l’éternel bras de fer fédéral-provincial, qui n’a jamais rien apporté aux Inuits (Ibid. : 64).

Figure 7
Couverture du livre de Zebedee Nungak (version française, 2019)

Âgé d’à peine 36 ans, le chef du gouvernement est dynamique et ambitieux, mais peu expérimenté. Malgré plusieurs avertissements autant de ses adversaires que de ses propres conseillers, Bourassa et ses jeunes ministres passèrent outre un article de la loi de 1912 sur l’extension des frontières qui spécifiait pourtant que « la province de Québec reconnaîtra les droits des habitants sauvages dans le territoire ci-dessus décrit dans la même mesure, et obtiendra la remise de ces droits de la même manière, que le Gouvernement du Canada a ci-devant reconnu ces droits et obtenu leur remise. »

Autrement dit, la contestation – pilotée par l’Association des Indiens du Québec (AIQ) – ne s’appuyait nullement sur une arbitraire décision d’un juge ni sur une manœuvre tordue d’Ottawa, mais bel et bien sur une loi votée jadis par l’Assemblée nationale! Et le conseil des ministres n’avait manifestement pas prévu que Cris et Inuits porteraient leur contestation en Cour.

Le gouvernement et les promoteurs suivaient rigoureusement leur propre logique étroite : « Nous avons le consentement et l’approbation du gouvernement du Québec, qui est le gouvernement légitime de ce territoire. Nous n’enfreignons aucune loi en accomplissant ce travail pour le bénéfice économique de tous les Québécois. » Si on avait voulu capter l’essence des deux forces qui se sont heurtées de plein fouet dans une salle d’audience de Montréal, on aurait pu nommer la cause ainsi : Colonialisme dopé aux stéroïdes contre Autochtonie affirmée (Nungak 2019 : 84).

Les Indiens et les Eskimos n’avaient jamais été invités à faire partie des corps législatifs des immigrants européens qui avaient inventé et gardé pour usage futur le concept « d’extinction et de cession des droits autochtones et sur les terres ». Personne n’a eu l’idée de consulter ou même d’informer les Autochtones qui habitaient ces terres (Ibid. : 124).

La salle du palais de justice de Montréal, où la cause de la Baie-James était entendue, était plus qu’un tribunal. Elle est devenue, par la force des choses, une école où les Cris et les Inuits donnaient des leçons élémentaires d’histoire, de géographie et de culture aux rejetons du gouvernement et de la grande entreprise. Quelle révélation extraordinaire que de découvrir que ces gens « instruits » ne connaissaient rien de l’existence des Autochtones dans cette partie du pays. Il fallait tout leur apprendre ! (Ibid  : 80)

Une bombe politique : le jugement Malouf de novembre 1973

Au bout de long mois d’audience, le juge Albert Malouf donne raison à l’AIQ dans une décision suspendant provisoirement la construction des barrages et soulignant l’obligation de négocier. « Nous avons décroché une formidable victoire en première instance ; mais le gouvernement a rapidement eu gain de cause en appel. On a alors sérieusement considéré aller en Cour suprême, mais c’était très risqué. D’abord la jurisprudence n’était pas très solide en notre faveur ; ensuite, même si on avait gagné cette fois-là, pouvions-nous éternellement nous opposer aux velléités de développement économique des Québécois? La mort dans l’âme, nous avons pris le parti de négocier… ce qui s’avérait négociable. »

Notre interlocuteur fait ici référence au versement des montants de compensation, de la création de la Société Makivvik (qui les gère, comme fiduciaire), et dont lui-même fut président de 1995 à 1998) et des différentes instances créées par la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) : les 14 municipalités inuites, l’Administration régionale Kativik, la Commission scolaire Kativik, etc.

Ce que nous avons observé de près dans les échanges avec les gouvernements et les promoteurs nous a convaincus qu’il n’y aurait vraisemblablement jamais de « meilleur moment » pour négocier. […] Dans l’attente de ce nébuleux « moment idéal », la stratégie aurait consisté à attendre que les gouvernements cessent d’exiger la cession et l’extinction comme préalables essentiels à la négociation des revendications territoriales. Sur ce point, nous attendrions encore aujourd’hui ! (Nungak 2019 : 158-159)

« On imagine mal aujourd’hui la pression vécue en 1973-75, pour négocier en à peine deux ans rien de moins que notre passage à la modernité. Alors qu’ensuite, des négociations semblables avec les autres régions inuites se sont étirées sur 8 ans pour l’Arctique de l’Ouest, 17 ans au Nunavut et 27 ans au Labrador! Notre expérience a suscité l’attention des autres régions inuites. »

Mais aucune de ces ententes n’a échappé au stigmate de l’extinction et de la cession en échange de droits et d’avantages. Les gouvernements ont insisté pour faire de cette mesure la condition sine qua non à toute entente touchant les revendications des Autochtones, et celle-ci était irréversible (Nungak 2019 : 124).

La question de l’extinction des droits ancestraux

Mais les conséquences ont été très lourdes sur le plan personnel : « Étant l’un des signataires de la Convention de la Baie-James, j’ai hérité de la haine éternelle de ceux qui s’y opposaient. » Mentionnons que le bastion du mouvement des Naammasanngituit (les Dissidents) était justement Puvirnituq, foyer de la famille de Zebedee, qui déménagea à Kangirsuk, le village d’origine de son épouse Jeannie.

Leur position [des Dissidents] était la suivante : les Inuits étaient encore les maîtres absolus de leurs terres ancestrales. Ils [nous] traitaient de vendus, [nous] accusant d’avoir accepté des compromis inacceptables. Les gens se sont répartis en deux camps : les pro et les anti-Convention. Les discussions animées ont dégénéré en attaques personnelles et en échanges haineux. Les gens parlaient l’un contre l’autre et non plus l’un avec l’autre (Ibid. : 120).

Les signataires inuits [du Québec] ont été les premiers à franchir le seuil de la cession des droits, ce qui a eu beaucoup de retombées négatives et transformé les relations entre les Inuits du Nunavik en zone de guerre psychologique. Les hommes qui ont signé la Convention ont longtemps été la cible des moqueries de leurs communautés. À l’opposé, plus tard, dans d’autres régions de l’Arctique canadien, les Inuits qui ont signé des accords touchant les revendications territoriales n’ont essuyé aucun reproche de leurs concitoyens (Ibid. : 160).

Figure 8
Les terres sous contrôle inuit
Les terres de catégorie I (vert foncé) et celles de catégorie II (vert clair). La couleur orangé indique la zone des Cris et le violet celle des Naskapis. Le reste du Nunavik est classé « terres publiques »
(Source : Bellemare 2024a; crédit : Gouvernement de la Nation Crie)

« Le volet le plus douloureux du processus a été l’extinction des droits ancestraux », répète-t-il. Cette exigence inconditionnelle du gouvernement québécois en 1975 était motivée par le doute que soulevait l’énoncé par certains tribunaux de l’existence de ces droits ancestraux sans qu’ils aient jamais été définis par des représentants élus. Ajoutons la méfiance historique du Québec envers tout processus juridique (réputé contrôlé par le Canada anglais), dont on voulait s’éloigner pour plutôt suivre le processus politique ayant débouché sur la CBJNQ. Outre la restauration des relations directes (bonnes ou mauvaises) avec les Premières Nations, cette Convention est souvent célébrée comme « le premier traité moderne entre Blancs et Autochtones ». Zebedee Nungak contredit cette prétention, rappelant la division des terres qui en a résulté (voir fig. 8). « À peine 1-2 % du territoire nunavikois appartient effectivement aux 14 villages nordiques (terres de catégories I). Et même en y ajoutant les terres de catégories II (zones exclusives de chasse et pêche réservées, au total 14 % du territoire), il reste que près de 85 % du Nunavik est classé en catégorie III – des terres publiques, contrôlées par Québec13À ces trois catégories, s’ajoutent désormais les parcs nationaux du Québec, qui au Nunavik équivalent à 7 % du territoire. Les Inuits y conservent les droits de chasse et pêche, ce qui s’approche du statut des terres de catégorie II.. »

Les critiques de la Convention étaient surtout dirigées sur les terres de catégorie I, qui deviendraient la propriété des Inuits. Par dérision, elles avaient été surnommées sikkitaapiit (les petits carrés). Elles n’étaient pas seulement petites en superficie, par rapport à l’étendue du territoire ; les Inuits en possédaient uniquement la surface, et pas le sous-sol. Québec s’est donné beaucoup de mal pour empêcher que toute ressource minière ou toute autre richesse tombe dans l’escarcelle des Inuits (Ibid. : 127).

Un irritant persistant depuis 1975 : la division des terres

Beaucoup d’interlocuteurs nés entre 1955 et 1975 nomment spontanément plusieurs aspects positifs à cette Convention, et dont ils ont hérité14À ce chapitre, voir la série journalistique de 23 articles publiés par l’auteur dans quatre médias participants : Les Affaires, Le Nunavoix, Reflet de Société et The Social Eyes. : le développement des écoles, l’accès aux services de santé, la création des instances publiques actuelles (commission scolaire, Régie régionale de la santé, municipalités locales, Administration régionale Kativik), de la Société Makivvik et de ses  nombreuses entreprises subsidiaires : Air Inuit (transport aérien), Kautaq (construction), Halutik (carburants pétroliers), Unaaq (pêcheries) ; celles détenues en partenariat : Canadian North (devenue l’une des plus importantes compagnies aériennes au Canada), NEAS (transport maritime), etc. Néanmoins, la question de la division des terres revient continuellement dans les commentaires comme un irritant majeur.

Les négociations nous ont placés devant un choix cruel : une municipalité régionale non autochtone15Dans ce contexte, l’expression « non autochtone » fait référence au concept d’instance « non ethnique », élue par l’ensemble des résidents peu importe leur origine – par opposition aux instances « ethniques », élues suivant le registre des bénéficiaires (inuits) de la CBJNQ. couvrant le territoire situé au nord du 55e parallèle ou un gouvernement inuit ayant uniquement autorité sur les terres de propriété inuite (catégorie I) (Nungak 2019 : 131).

La Convention de la Baie-James n’a pas tout réglé pour faire du nord du Québec un endroit aussi prospère que les autres régions arctiques du Canada. Elle n’a pas apporté les ressources, l’attention et les solutions que réclamaient les besoins pressants de nos communautés. Le stress constant qui régnait pendant les négociations, leur atmosphère tendue, nous a empêchés d’allouer du « temps de qualité » à chacune des questions, dont certaines d’importance fondamentale pour les Inuits (Ibid. : 139).

[…]

Nous avons obtenu la reconnaissance de nos droits de chasse, de pêche, de trappe et de cueillette sur la terre et sur la mer, sans règlementation excessive du gouvernement. Cependant, ces droits auraient dû être reconnus dès 167016Référence à l’octroi par les autorités britanniques en 1670 des privilèges commerciaux à la Compagnie de la Baie d’Hudson, basée à Londres., sans faire de chichis et sans qu’aucune puissance extérieure établisse son autorité sur nos terres ancestrales (Ibid. : 148).

La question culturelle et linguistique

Mais voilà, la chasse et la pêche ne sont pas les seuls éléments qui forment la substance de notre culture. Notre langue, l’inuttitut, constitue le fondement de notre culture et de notre identité. Elle a subi une érosion systématique depuis plus de cinquante-cinq ans en raison de face-à-face dévastateurs avec la civilisation et la modernité. Les langues officielles, qui ne sont aucunement à risque de disparaitre, reçoivent un large soutien en fonds publics. L’inuttitut aura besoin d’une aide similaire, proactive, pour survivre. Il serait possible de prendre appui sur l’offre d’aide de Québec pour faire en sorte que notre langue soit reconnue et pour obtenir les ressources nécessaires afin d’assurer un avenir florissant à l’inuttitut. C’est possible par le biais des conventions complémentaires. En 2016, on en comptait déjà vingt-cinq, et ce n’est pas fini (Nungak 2019 : 148).

[…]

L’obtention d’un « gouvernement » pour le Nunavik demeure un projet inachevé. Ceux qui reprendront le flambeau devront d’abord obtenir un consensus au sein de la population quant à l’objectif exact de la démarche et s’assurer que ce but soit compris de tous. La reconnaissance officielle de l’identité, de la langue et de la culture inuites, assortie de ressources pour les préserver, doit être une composante essentielle de ce consensus. Heureusement, on retrouve déjà un plan clair pour le maintien de la santé de l’inuttitut dans le livre Illirijavut, la langue que nous chérissons (publié par l’Institut culturel Avataq en 2012) (Ibid. : 175).

Figure 9
Charlie Watt (à gauche) et Zebedee Nungak lors de la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, en novembre 1975
(Source : Gjerstad 2015)

Notre interlocuteur en énumère les objectifs majeurs : « établir une Commission de la langue (comme l’OQLF pour le français, pourquoi pas?), établir des Centres culturels et un Centre du patrimoine dans chaque village, établir des écoles de langues (pour les quatre dialectes du Nunavik), ainsi qu’un Théâtre de la jeunesse. Cela exigera un fort engagement dans l’identité inuite », reconnaît-il… en s’excusant de devoir mettre fin à l’entrevue sans prendre le temps de formuler plus de commentaires.

En guise de conclusion, rappelons la formulation qu’employait Zebedee Nungak lors de la signature de la Convention de la Baie-James, en novembre 1975 :

Les négociations sont maintenant terminées; et bien que tous les points que nous avions espéré obtenir n’y ont pas été inclus, nous sommes un peuple adaptable, et nous devons maintenant réaliser le plus grand changement de notre Histoire, pour nos enfants et les enfants de nos enfants (Gjerstad 2015).

 

Médiagraphie

Bellemare, François. 2024a. « Convention de la Baie-James : comprendre le Nunavik ». Le Nunavoix, 23 octobre.

—. 2024b. « Paysan de l’Arctique ». Le Nunavoix, 18 déc.

Gjerstad, Ole. 2015.  « Napagunnaqullusi : So That You Can Stand / Se tenir debout ». Film documentaire produit par Studio Pascal Blais. Montréal. 83 min.

Greenwald, Barry. 2009. The Experimental Eskimos. Film documentaire de l’Office national du film (ONF), 70 min.

Lévesque, Francis, Mylène Jubinville et Thierry Rodon. 2016. « En compétition pour construire des écoles : l’éducation des Inuits du Nunavik de 1939 à 1976 ». Recherches amérindiennes au Québec 46(2-3) : 145-154.

Nungak, Zebedee. 2019. Contre le nationalisme dopé aux stéroïdes : le combat des Inuit du Québec pour leurs terres ancestrales. Montréal : Éditions du Boréal.

Notes

[1] Sous le titre Série journalistique Nunavik 1975-2025, évoquant le 50e anniversaire de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (dont sont issues les instances du Nunavik), l’auteur publie, depuis octobre 2024 et dans une demi-douzaine de médias participants, une série sur cette région au Grand Nord du Québec, basée sur une trentaine d’entrevues exclusives. Il a bénéficié d’une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).

[2] Fondateur de l’Association des Inuits du Nord du Québec (AINQ), alliée aux Cris dès l’annonce des projets hydroélectriques dans le bassin de la baie James, et à laquelle s’est joint le jeune Zebedee Nungak, alors âgé d’à peine 21 ans.

[3] Peu courant au Québec, le terme Inuitie est pourtant la traduction la plus proche du terme inuktitut Inuit Nunangat, utilisé par les Inuits du Canada pour nommer leur société et l’ensemble des territoires qu’elle recouvre.

[4] D’autres interlocuteurs de cette même série journalistique (Tommy Annanack, maire de Tasiujaq et David Annanack, maire de Kangiqsualujjuaq) ont témoigné, dans d’autres entrevues de cette série, de ces deux derniers aspects de l’enseignement dans les écoles fédérales au Nunavik.

[5] Bien que les Inuits n’aient eu alors pratiquement aucune relation avec la société francophone du Bas-Canada, ils en seront indirectement impactés par la proximité politique entre leur situation et ce qui est alors appelé les Affaires indiennes.

[6] Bien que ces deux entités, établies en 1791, aient été dissoutes dans le Canada-Uni par l’Acte d’Union de 1840, les législateurs de la période pré-confédérale (1840-1867) ont continué d’employer les appellations Bas-Canada pour le futur Québec et Haut-Canada pour la future Ontario (Source : « Canada-Est, Canada-Ouest », Encyclopédie du parlementarisme québécois, Assemblée nationale du Québec, 19 janvier 2015).

[7] De façon formelle, le transfert au dominion du Canada de la Terre de Rupert (en anglais : Rupert Land) et de l’ancien Territoire du Nord-Ouest (North-Western Territory) a donné lieu en 1870 à l’établissement simultané du Manitoba sur une petite superficie, et des Territoires du Nord-Ouest sur tout le reste.

[8] Jusqu’à la décision de la Cour suprême (Eskimo decision, 1939), qui a imputé la responsabilité au gouvernement fédéral.

[9] La gouvernance territoriale n’a été déplacée d’Ottawa à Yellowknife qu’en 1967; et n’est entièrement composée de résidents élus que depuis 1983.

[10] On peut mentionner ici l’interdiction de l’inuktitut dans les écoles fédérales dans les années 1950, puis la délocalisation des familles d’Inukjuak vers le Haut-Arctique en août1953, survenue juste avant la nomination de J. Lesage au ministère.

[11] On notera dans ce texte la nuance entre l’orthographe inuktitut employée dans la narration (et qui est la norme au Québec) et la variante inutittut, promue par Z. Nungak et utilisée dans son livre – et que nous avons conservée dans les extraits tirés de cet ouvrage.

[12] Autre subtilité orthographique : le nom de ce village du Nunavik s’écrit soit avec un seul « a », soit avec deux (comme le fait ici M. Nungak).

[13] À ces trois catégories, s’ajoutent désormais les parcs nationaux du Québec, qui au Nunavik équivalent à 7 % du territoire. Les Inuits y conservent les droits de chasse et pêche, ce qui s’approche du statut des terres de catégorie II.

[14] À ce chapitre, voir la série journalistique de 23 articles publiés par l’auteur dans quatre médias participants : Les Affaires, Le Nunavoix, Reflet de Société et The Social Eyes.

[15] Dans ce contexte, l’expression « non autochtone » fait référence au concept d’instance « non ethnique », élue par l’ensemble des résidents peu importe leur origine – par opposition aux instances « ethniques », élues suivant le registre des bénéficiaires (inuits) de la CBJNQ.

[16] Référence à l’octroi par les autorités britanniques en 1670 des privilèges commerciaux à la Compagnie de la Baie d’Hudson, basée à Londres.